Bye bye Tibériade
12 mars 2026 à 19 h 30
France/Palestine/Belgique – 2023 – 1h 22’
Hiam Abbass a quitté son village palestinien pour réaliser son rêve de devenir actrice en Europe, laissant derrière elle sa mère, sa grand-mère et ses sept sœurs. Trente ans plus tard, sa fille Lina, réalisatrice, retourne avec elle sur les traces des lieux disparus et des mémoires dispersées de quatre générations de femmes palestiniennes. Véritable tissage d’images du présent et d’archives familiales et historiques, le film devient l’exploration de la transmission de mémoire, de lieux, de féminité, de résistance, dans la vie de femmes qui ont appris à tout quitter et à tout recommencer.
Entretien avec Lina Soualem
Vous prolongez la démarche initiée avec Leur Algérie, c’est-à-dire filmer vos proches et les faire accoucher des histoires qu’ils n’ont pas pu transmettre jusqu’ici, à cause de la douleur de l’exil. Comment avez-vous convaincu votre mère de parler de sa famille, de son passé et de son déracinement, face à votre caméra ?
Il y a effectivement une forme de continuité entre mes deux films. C’est grâce à Leur Algérie que j’ai pu faire Bye Bye Tibériade, plus forte de ma première expérience, et du partage qu’ il y a eu avec le public autour de Leur Algérie. Le dialogue et l ’échange que ça a créé ont été précieux. Je me suis rendu compte à quel point les histoires les plus intimes pouvaient devenir les plus universelles. Ma mère a vu Leur Algérie. Elle savait que ma démarche en tant que réalisatrice n’allait pas être voyeuriste, ni doloriste. Elle a compris que je la filmais, elle, et quelque chose de notre intimité, pour accéder à une histoire plus collective, pour raconter un « nous ». La vie de ma mère est faite de parcours de luttes et de combats personnels, elle s’est libérée de beaucoup de choses avec le temps, mais elle s’est aussi forgée une carapace. Cette carapace lui a permis d’avancer. Ma mère n’est pas du genre à regarder derrière elle : « J’ai t racé ma route » me dit-elle souvent. Il était dur pour elle de se livrer, de montrer ce qui se cachait derrière cette carapace. Elle savait cependant que c’était important de me raconter son départ de Galilée, parce que ça fait partie de l’histoire qu’elle a à me transmettre. Le film n’est pas un portrait de Hiam Abbass actrice, mais c’est un film sur les femmes de ma famille, et sur elle, en tant que femme palestinienne, arabe, née dans une famille de femmes. Son récit fait partie d’un tout.
Quel a été votre processus ?
J’ai beaucoup filmé ma mère, tout en cherchant ce que je voulais faire. Il y a eu un temps d’expérimentation. On a mis quelques mois à trouver notre équilibre. Par exemple, j’ai compris qu’elle n’était pas à l’aise dans le dispositif classique du question-réponse. J’ai alors écrit des textes sur les femmes de ma famille, en recoupant tout un tas d’informations, et je lui ai demandé de lire ces textes. Passer par là, c’était une manière de se rapprocher de ce qu’elle aime faire : écrire de la poésie, réciter des textes, jouer… Je voulais créer un espace où elle pouvait, malgré tout, s’épanouir devant la caméra. Elle a l’habitude d’exprimer des émotions à travers des personnages. Là, elle se dévoile. C’est courageux.
Comment avez-vous abordé l’écriture ?
Les méthodes de travail et d’écriture ont été très différentes par rapport à Leur Algérie qui est un film qui s’est vraiment écrit au montage. Cette fois-ci, avec la co-scénariste, Nadine Naous, et la monteuse, Gladys Joujou, nous avons travaillé en amont la structure du film. J’ai récolté beaucoup de matières pour pouvoir écrire l’histoire de ces femmes, consulté parfois des auteurs pour m’aider à trouver le mot juste. Je voulais trouver des passerelles physiques et poétiques entre le passé et le présent. Gladys, Nadine et moi sommes très amies. Elles connaissent très bien ma mère, et Nadine connaît également ma famille en Palestine. Le parcours de Nadine et Gladys a des points communs avec celui de ma mère. Elles savent ce que cela représente, pour une femme au Moyen-Orient, de quitter sa famille et sa terre. Les poèmes qu’a écrits ma mère quand elle était adolescente, je les ai déchiffrés avec Gladys et Nadine, étant donné que je ne lis pas l’arabe. Nous avons beaucoup réfléchi ensemble aussi à l’écriture à travers le son. Toutes les archives des années 30 et 40 étaient muettes. On a dû recréer et réinventer le son de ces archives. Quant à la voix-off, elle a été écrite à la fin, lors des trois dernières semaines de montage. C’était passionnant d’écrire cette voix, qui exprime le souvenir, la disparition, la peur de la perte…
Le film s’ouvre sur des images d’archives familiales, datées de 1992 : des plans d’une terre sur laquelle se sont succédé des générations, et que votre mère est la première de la lignée à avoir quitté par choix et nécessité. C’était important pour vous de commencer par là ?
Les paysages perdus ou retrouvés à différentes époques font partie de notre histoire. On valorise certains lieux parce qu’on ne sait jamais s’ils seront les mêmes quand on les retrouvera. En prenant du recul, je me suis aperçu qu’il y avait une forme de répétition cyclique, et c’est ce que le mot « Bye Bye » dans le titre représente pour moi. Ça ne veut pas dire « Adieu », ça veut plutôt dire : « Je reviendrai, mais je ne sais pas comment je vais retrouver le lieu que j’ai laissé. Je ne sais pas quels sont les souvenirs que je vais y retrouver et même si je vais pouvoir retrouver ces lieux. » Revenir dans un endroit avec lequel on a une histoire, c’est se créer de nouveaux souvenirs dans ce lieu, tout en revivant les plus anciens. C’est la sensation d’une boucle, et c’est plus ou moins ce qui se joue quand on circule dans ce territoire. On fait plein d’allers-retours entre le passé et le contemporain dans le film, et ces allers-retours créent à chaque fois une émotion nouvelle. Mes grands-parents portaient le nom de la ville de Tibériade (Tabarya en arabe). C’était la même racine étymologique, mais leur mémoire est pourtant absente de la ville. C’était donc important pour moi de replacer les femmes de ma famille dans ces lieux, pour leur redonner une mémoire, vive et active.
C’est le fil fragile de la mémoire que vous retendez délicatement.
Je dessine dans le film un genre de territoire imaginaire dans lequel des gens qui ont été séparés et arrachés à leur lieu de vie se retrouvent malgré tout dans un même espace. Je rejoue l’utopie d’être à nouveau ensemble et d’avoir une mémoire commune. J’essaie de reconstituer une mémoire à trou. La question que je me suis posée dès le départ était : « Comment une femme apprend à naviguer entre les mondes ? » C’était naturel pour moi de raconter l’histoire des femmes de ma famille. Je n’ai pas voulu effacer les hommes, mais il se trouve que la présence des femmes dans ma famille maternelle est essentielle. Ces parcours de femmes relatés dans le film ont quelque chose d’héroïque et de miraculeux. Elles nous ont transmis leur amour, leur tolérance, leur bienveillance, leurs recettes de cuisine, leur langue, leurs lectures… Elles ont eu le courage de nous transmettre ces valeurs alors qu’autour d’elles tout était chaos. Ces valeurs ont survécu à tout le reste, c’est miraculeux.
Comment avez-vous réussi à mettre la main sur les archives historiques qu’on voit dans le film ?
Je suis allée les chercher dans des fondations privées, mais aussi dans des fonds d’archives nationaux. La plupart du temps, c’étaient des petits films d’actualités, tournés par des militaires. Ça a été un long travail de tout rassembler, plusieurs documentalistes m’ont aidée. Puis il a fallu aussi numériser les archives personnelles que mon père a filmées dans les années 1990… Patricio Guzmán disait qu’un pays sans archives, c’était comme une famille sans album photos. Ces archives familiales racontent quelque chose de l’histoire de la Palestine et des Palestiniens.
Aviez-vous connaissance de toutes ces archives familiales ?
Pour la plupart, oui, mais je les ai redécouvertes avec un regard d’adulte. En revanche, pendant le tournage, on a remis la main sur le film du mariage d’une de mes tantes dans les années 80, en super 8, que je n’avais jamais vu. On y voit ma mère, qui avait 21 ans à cette époque. À travers ces images, j’ai découvert des expressions que je ne lui connaissais pas. Je voyais aussi l’autorité de ma grand-mère, qui était très directive. Je revoyais mon arrière-grand-mère, toute sa douceur, mais je remarquais pour la première fois les traits de son visage, marqués par son histoire. Je crois que faire ce film m’a permis de mieux comprendre ma mère en tant que jeune femme. On a rarement accès à la jeunesse de nos parents, à leur ressenti de jeunesse. Découvrir les poèmes que ma mère écrivait, c’était comme rencontrer quelqu’un d’autre, c’était vertigineux. C’est difficile à expliquer, mais ça nous a mis à égalité. J’ai moi-même mis du temps à trouver ma place en tant que réalisatrice sur le tournage, à ne pas être seulement la fille de ma mère. Je voulais apparaître le moins possible dans le film, mais je ne pouvais pas en être absente puisque je reconstitue un puzzle qui questionne aussi le rapport à ma propre identité.
Vous en parliez, il y a aussi des images du contemporain. Elles ont un traitement différent des autres images.
Pour les images contemporaines, j’ai choisi de travailler avec une femme, pour mettre à l’aise les femmes de ma famille. Je voulais qu’elle parle arabe. Frida Marzouk, que je connais grâce à Erige Sehiri, la réalisatrice de Sous les figues, m’a accompagnée dans la maison de ma grand-mère et chez mes tantes, en Galilée. Elle s’est fondue dans ma famille, caméra à l’épaule. Je suis heureuse d’avoir eu le complément de son regard en tant que cheffe opératrice. Les images qu’on a tournées ensemble sont en scope, les images du passé sont en 4/3. Cela crée un contraste qui raconte quelque chose du passage du passé au présent.
La musique est composée par Amine Bouhafa. Elle est très belle, elle souligne l’émotion sans jamais l’appuyer.
Je l’ai rencontré aux Ateliers de l’Atlas, au Festival de Marrakech. Il avait vu une première version de montage et j’avais adoré le retour qu’il m’avait donné. Il a tout de suite ressenti cette histoire de femmes, leurs sensibilités, leurs complexités. Je voulais sortir des représentations binaires des femmes arabes, soit très conservatrices, soit très libres, en rupture avec les traditions. Les femmes de ma famille sont un mélange de tout cela : elles ont des côtés très traditionnels, mais aussi très avant-gardistes… Amine a réussi à intégrer ces différentes facettes dans la musique, qui devait avoir quelque chose d’organique. Elle ne devait pas s’imposer, mais en même temps, on devait sentir sa présence. Chaque femme a sa thématique musicale. La signature du thème principal, c’est la flûte, parce que le son de la flûte a quelque chose de fragile, comme le fil qui se tend entre les femmes de ma famille, comme la vie, qui ne tient qu’à lui. Fragile, poétique et lyrique. La musique devait faire écho au « je » de mon texte, à ma voix. C’est mon ressenti qu’Amine a mis en musique.
Quelle a été la réaction de votre mère quand elle a vu le film pour la première fois ?
Elle n’avait vu aucune séquence au préalable. Rien. Je voulais qu’elle voie le tout, monté, pas des bouts. Elle m’a dit que, quand elle se regardait jouer dans un film la première fois, elle ne s’aimait pas. Là, au premier visionnage, elle m’a dit : « J’ai bien aimé. » (rires) Quand on a projeté Leur Algérie la première fois, ma grand-mère Aïcha, protagoniste du film, a dit : « Grâce à ma petite fille, mon histoire sera immortelle. » Malgré les difficultés que ma mère a eu à faire ce film, elle m’a dit qu’elle était fière de voir que les femmes de sa famille étaient, elles aussi, rendues immortelles.