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L’Âcre Parfum des immortelles

jeudi 26 février 2026 à 19 h 30

France – 2019 – 1h19

Avec la voix de Mélissa Laveaux – Musique de Serge Teyssot-Gay, Khaled Aljaramani et Xie Yugang

Au récit enflammé d’une passion amoureuse se mêle la folle espérance soulevée par Mai 68. Jean-Pierre Thorn remonte le fil de sa vie pour retrouver les figures rebelles qui ont peuplé ses films : des ouvriers en lutte des années 70 jusqu’à leurs enfants du mouvement hip-hop… et aujourd’hui les gilets jaunes d’un rond-point à Montabon. Ensemble, ils composent une fresque lumineuse qui prolonge et répond aux lettres de son amante trop vite fauchée par la mort. Ils montrent combien la rage de Mai est plus que jamais vivante : telle la braise qui couve sous la cendre.

Soirée en hommage à Jean-Pierre Thorn, décédé le 5 juillet 2025

« Il y a une vingtaine d’années… il y avait un film d’ultra-gauche qui circulait. Et malgré l’affection qu’on portait à l’époque pour beaucoup de thèses politiques énoncées dans les films gauchistes, on trouvait en général ces films absolument imbuvables… sauf un ou deux, et sauf celui-là. Il s’appelait Oser lutter, oser vaincre… On se disait : là, ça bouge, ça existe, ça respire, on sent quelque chose, on sent quelqu’un. Et c’est petit à petit que le nom du responsable de ce film, Jean-Pierre Thorn, a fini par émerger, jusqu’à ce qu’il émerge carrément. » Serge Daney – Microfilm, 20 mai 1990, France Culture

DOSSIER DE PRESSE

Helichrysum Stoechas : L’Immortelle commune ou Immortelle des dunes est un sous-arbrisseau de la famille des Astéracées. Ses fleurs dégagent une odeur épicée et chaude pouvant rappeler le curry, le sucre candi ou le café. Elle fleurit tous les printemps et pour toujours parce qu’elle ne fane jamais.

UN CHANT D’AMOUR

Nous nous aimions. Nous échangions des lettres enflammées. Nous voulions changer le monde. C’était mai 68. Nous avions réalisé l’un des films emblématiques, Oser lutter, Oser Vaincre avec les ouvriers de Renault Flins. Mais Joëlle est morte prématurément au lendemain de 68. J’ai refusé sa disparition. Pour moi elle est vivante à jamais. Pour « sauver ma peau », j’ai abandonné le cinéma : je me suis établi en usine comme ouvrier spécialisé (O.S.) – anonyme puis syndicaliste – dans la métallurgie parisienne à l’Alsthom Saint-Ouen. Jusqu’à mon retour au cinéma, dix ans après, pour filmer mes compagnons en grève dans Le Dos au mur.

Quand j’ai découvert la révolte de leurs enfants dans la culture hip-hop, j’ai embrassé leur combat pour crier avec eux « J’existe ! » à la face d’un monde qui les niait et les cantonnait dans des ghettos.

Aujourd’hui je découvre la colère, la joie, la fraternité et l’intelligence collective d’un rond-point de « gilets jaunes » à Montabon qui me rappelle furieusement l’effervescence des piquets de grève que je filmais en Mai-Juin 68.

Un demi-siècle après je me retourne sur ce passé qui me hante et tente de ressusciter ses promesses, que l’on disait ensevelies, mais qui sont toujours bien vivantes, comme le corps de mon amante qui m’habite toujours autant.

Que reste-t-il de nos rêves, de notre rage, de nos utopies ?

Un collage, poétique et politique, qui mélange des extraits de mes films avec les retrouvailles de leurs figures rebelles, reliées à travers le temps par un lien secret qui m’attache à ma chère disparue et la fait renaître par cette célébration.

Une métaphore, une allégorie volontairement hybride, traversée de déchirures … Un chant d’amour.

Mon « Temps des cerises ».

Jean-Pierre Thorn

ENTRETIEN AVEC JEAN-PIERRE THORN

Retourner voir celle et ceux qui ont été tes héros et héroïnes à l’écran, des années après, c’est une démarche rare ?

Jean-Pierre Thorn : Elle me paraît naturelle et évidente. On ne peut jamais effacer de son cœur les figures de personnages croisés dans ses films. Qu’ils soient à l’usine, dans la culture Hip Hop ou aujourd’hui sur les rond-points de gilets jaunes. On ne peut accoucher la parole vraie des êtres que l’on filme, sans en retour leur offrir quelque chose intime de soi. C’est comme dans une histoire d’amour : pour que l’Autre se révèle, il faut accepter de se mettre soi-même à nu pour que l’autre dépasse ses barrières de protection et se livre à votre caméra. C’est pourquoi l’histoire d’amour, qui me lie aux personnages que j’ai filmés, continue à m’habiter longtemps après la fin d’un tournage. Je ne connais pas de documentaristes qui puissent dire après un film, j’ai fini avec les « héros » que j’ai filmés, maintenant je passe à autre chose : ils sortent de ma vie ! Ce n’est pas vrai, cela ne se passe jamais comme cela. Par exemple, pour mon film On n’est pas des marques de vélo, je n’ai jamais pu passer à autre chose tant que je n’avais pas obtenu la régularisation de son « héros » Bouda « double peine » menacé d’expulsion… Impossible ! Il a fallu deux années de projections et de mobilisations après la fin du film pour qu’il soit enfin reconnu dans ses droits et obtienne ses papiers… Ça marque !

J’ai éprouvé l’envie d’aller retrouver aujourd’hui les « héros » et « héroïnes » de mes films passés, animé d’un désir profond de savoir ce qu’ils sont devenus : s’ils restent fidèles à la rage et aux valeurs qui ont été celles de leur jeunesse au moment où je les filmais (il y a 20… parfois 40 ans !) ? Comparer leur parole et leur passion d’aujourd’hui avec les paroles fortes, que je filmais alors, me permet de mesurer si la passion de leur jeunesse est toujours autant vivace comme pour moi le désir de mon amante disparue. Une façon aussi, bouleversante, de mesurer le temps qui passe et les ravages sur leurs corps mais pas dans leurs pensées, leurs rages… Cette fidélité à une Histoire (et la manière dont ils la re-visitent aujourd’hui) me remplit de joie et d’espoir. Rien n’est perdu – même dans les apparentes défaites – quand le désir de se redresser et de résister est toujours autant brûlant sous la cendre du désastre. C’est la magnifique formule que donne Edwy Plenel à son dernier ouvrage : La Victoire des Vaincus !

Lequel ou laquelle de tes « héros ou héroïnes » t’a le plus touché ?

Jean-Pierre Thorn : Impossible de dire que certains me touchent plus que d’autres ! Ils sont les facettes différentes d’une seule et même Histoire : celles des figures d’un peuple qui résiste, chacun à sa manière, aux ravages du capitalisme et du colonialisme toujours présent dans nos banlieues.

Je suis heureux de relier entre eux ces différentes figures de rebelles qui peuplent mes films. Il me paraît absolument nécessaire de montrer au public d’aujourd’hui que les révoltes ouvrières de 68 ou celle des années 70, rejoignent celles de la jeunesse des quartiers contre le racisme et l’exclusion (la révolte des banlieues de 2005) et celles des gilets jaunes aujourd’hui contre la vie chère, la corruption des élites et pour une démocratie directe. Ce sont les facettes d’un même combat : il est urgent de les relier entre elles si on veut éviter que chacune se fasse écraser, à tour de rôle, par le rouleau compresseur d’une répression féroce.

Ce qui me paraît essentiel dans mon métier de cinéaste, c’est cette possibilité (par l’outil caméra et le son direct) de mettre à nu l’humain, de faire tomber les masques et révéler la beauté singulière des êtres que je filme. C’est le sens profond de mon désir de film. Seul le cinéma me permet cette rencontre de l’Autre par delà les idéologies et les préjugés qui font écran. Le cinéma est ce qui me permet d’être au monde.

Au vu du contexte socio-politique actuel, en quoi ce film est important ?

Le but du film est de retisser le lien qui va des révoltes ouvrières à celle des banlieues ostracisées, jusqu’à celles des gilets jaunes aujourd’hui.

Je ne supporte plus les campagnes de dénigrements systématiques dont ce soulèvement populaire est victime de la part du gouvernement et des médias qui défendent les intérêts d’une élite corrompue. Je ne supporte plus que ce soulèvement soit systématiquement qualifié de « factieux », « antisémite », « raciste », « violent » etc… etc… pour mieux justifier la répression brutale et sans précédent dont il est victime… D’où pour moi la nécessité absolue de rendre leur fierté et respecter l’intelligence collective de ses acteurs. Inscrire ce soulèvement dans la continuité des utopies de 68 et de l’insurrection des banlieues de l’automne 2005.

Et puis surtout ce mouvement accouche d’une autre façon de faire de la politique en repensant la représentation du peuple avec des mandats courts d’un an, des rétributions modestes pour éviter la corruption et l’élection « d’assemblées citoyennes » rendant compte directement de leurs mandats à leurs électeurs : une réinvention de la politique qui me fait penser aux idées généreuses de la Commune de Paris il y a plus d’un siècle déjà… J’ai le sentiment que s’invente aujourd’hui de nouvelles formes de représentations du peuple. Et c’est une avancée considérable dont j’espère me faire l’écho.

Avec L’Acre parfum, le spectateur a l’impression qu’on boucle la boucle. Pourquoi ce film sonne comme un dernier film ?

Jean-Pierre Thorn : Boucler la boucle de mon histoire peut-être… Mais pourquoi serait-ce mon dernier film ?! Tout simplement, à l’âge qui est le mien (72 ans), j’ai besoin de revenir sur ma trajectoire personnelle : transmettre la chance qui m’a été donnée de traverser des pages passionnantes de notre histoire sociale. Nécessité de m’interroger sur le sens de ma vie, des raisons profondes qui m’ont fait partager la solidarité ouvrière, puis celle de la culture Hip Hop en résistance au formatage de la pensée dominante et de la culture élitiste qui nous étouffe. Rompre avec l’imagerie d’Epinal qui mythifie et donc nous éloigne de l’engagement de la jeunesse d’aujourd’hui… Il est fondamental de transmettre : « Pour liquider les peuples on commence par leur enlever la mémoire. On détruit leurs livres, leur culture, leur histoire. Et quelqu’un d’autre leur écrit d’autres livres, leur donne une autre culture et leur invente une autre Histoire… » ( Milan Kundera dans Le Livre du rire et de l’oubli ).

Ce n’est donc pas un dernier film, mais bien plutôt un « À bientôt j’espère ! » comme le disait et le filmait ce cher Chris Marker à la veille de la tempête de 68.

Propos recueillis par Raphäl Yem, 8 Mai 2019, publiés dans Fumigène Mag

FILMOGRAPHIE

1966 – Emmanuelle (ou Mi-vie) ( CM)

1er Prix Festival Evian 67

1967 – No man’s land BT.E4.10.N.103 ( CM)

(Dim Dam Dom)

1968 – Oser lutter, oser vaincre, Flins 68 (LM)

1973 – La Grève des ouvriers de Margoline (MM)

(Cinelutte)

1980 – Le Dos au mur (LM)

1990 – Je t’ai dans la peau (LM, fiction)

Cannes (Perspectives du cinéma français), Berlin (Forum International) & Montreal (Festival International Jeune cinéma)

1993 – Bled Sisters (CM)

(Saga Cités)

1994 – Le Savoir des autres (CM)

Les Accoucheurs de racines (CM)

1995 – Génération hip hop ou Le mouv’ des z.u.p (MM)

(Saga Cités) – F.I.P.A. Biarritz 96

1996 – Faire kiffer les anges (LM)

ACID – Cannes 1997

Prix Michel Mitrani F.I.P.A. 1997 Biarritz, Prix du documentaire Cannes Junior (TIMIMOUN 98),

Festival documentaire Beyrouth, Festival de Jeonju (Corée du Sud)

2002 – On n’est pas des marques de vélo (LM)

ACID – Cannes 2003, 60ème Mostra de Venise (« Nouveaux territoires »),

rencontres Gindou et Lussas

2006 – Allez, Yallah ! (LM)

ACID – Cannes 2006

Festivals La Rochelle, Lussas, Amiens, Fès & Casablanca

2010 – 93 La Belle rebelle (LM)

Lussas, festivals Résistances Foix, Fidadoc Agadir et Fidec Tetouan