Les Éternels
jeudi 21 mai à 19 h 30
Chine – 2018 – 2h 16’
Titre anglais : Ash is purest white
Titre chinois : Jianghu Ernü (Fils et filles de Jianghu)
Avec Tao Zhao, Fan Liao, Zheng Xu, Casper Liang
En 2001, la jeune Qiao est amoureuse de Bin, petit chef de la pègre locale de Datong. Alors que Bin est attaqué par une bande rivale, Qiao prend sa défense et tire plusieurs coups de feu. Elle est condamnée à cinq ans de prison. A sa sortie, Qiao part à la recherche de Bin et tente de renouer avec lui. Mais il refuse de la suivre. Dix ans plus tard, à Datong, Qiao est célibataire, elle a réussi sa vie en restant fidèle aux valeurs de la pègre. Bin, usé par les épreuves, revient pour retrouver Qiao, la seule personne qu’il ait jamais aimée…
Dossier de presse
NOTE DU RÉALISATEUR
Au cours du montage de mes précédents films PLAISIRS INCONNUS (2002) et STILL LIFE (2006), dans lesquels Zhao Tao est l’actrice principale, j’ai décidé de simplifier la trame du récit en coupant certaines des scènes d’amour. Mais quand j’ai revu ces scènes coupées, les deux personnages qu’elle jouait se sont quelque peu brouillés dans mon esprit. J’imaginais une femme qui était née et qui avait grandi dans ma ville natale, une région de mines de charbon du nord-ouest de la Chine. Elle s’appelait Qiaoqiao (« Qiao » en abrégé) et elle tombait amoureuse d’un type du jianghu. L’histoire s’ouvre sur leur amour et sur ses tourments. En 2006, ils sont tous les deux d’âge mûr et l’homme part dans la région des Trois Gorges. Elle le suit mais leur histoire d’amour se défait. Il ne me restait plus qu’à imaginer tout ce qui se passe par la suite. Le personnage que joue Zhao Tao dans PLAISIRS INCONNUS est une femme pure, simple, qui aime d’un amour inconditionnel. En revanche, le personnage de STILL LIFE est complexe, triste, et elle cache ses sentiments profonds. Avec le temps, elle a changé d’apparence et ces transformations ont été enregistrées par le film. Les scènes supprimées m’ont poussé à imaginer ce que serait devenue cette femme aujourd’hui, ainsi que l’homme qu’elle avait aimé. J’ai emprunté le titre chinois du film Jianghu Ernü (Fils et filles de Jianghu) au dernier projet de Fei Mu, le maître du cinéma chinois des années 1930 et 1940, mieux connu pour PRINTEMPS DANS UNE PETITE VILLE (1948). Le film dont Fei Mu avait écrit le scénario fut réalisé plus tard par Zhu Shilin. Le film portait le titre anglais THE SHOW MUST GO ON. L’histoire se passe dans un cirque en tournée. Mon film n’a rien de commun avec cette histoire mais j’aimais beaucoup son titre chinois. Le mot « ernü » (« fils et filles ») désigne des hommes et des femmes qui osent aimer et haïr. L’autre mot du titre, « jianghu » (qui signifie littéralement « rivières et lacs », bien qu’il soit difficile à traduire en français), évoque un monde de drames, d’émotions et, bien sûr, de dangers réels. En associant les deux mots du titre, se révèle un monde d’individus qui osent défier l’ordre dominant, qui vivent selon les principes moraux de la bonté et de l’hostilité, de l’amour et de la haine. Le titre chinois dit presque tout. Le couple du film vit en marge de la société. Ils survivent en s’opposant à l’ordre social conventionnel. Je n’ai pas cherché à les défendre mais plutôt à les comprendre dans leurs malheurs. D’une certaine façon, cela m’a rappelé mes premières années de réalisateur, alors qu’il était risqué de faire des films qui exprimaient clairement nos idées et nos sentiments profonds sur la société. Je me suis donc jeté dans l’écriture de ce scénario comme s’il s’agissait d’une traversée dans mes émotions : ma jeunesse perdue et mes rêves d’avenir. Vivre, aimer et être libre. Le film commence en Chine au début du 21e siècle et se referme en 2018. J’ai toujours aimé les histoires qui se déroulent sur une longue période de temps : ce temps qui détient les secrets d’une vie, les histoires et les expériences de chacun. Le jianghu appartient à ceux qui n’habitent nulle part. Dans la première partie du film, le jianghu est le théâtre de luttes entre différents groupes de la pègre dans la province du Shanxi. C’est aussi le lieu des conflits entre la vieille et la nouvelle génération. C’est également une histoire de western, qui se situe dans des paysages désolés, par un froid mordant autour de mines abandonnées. La deuxième partie du film se déroule dans la région des Trois Gorges, au bord du fleuve Yangtsé,où la construction d’un barrage menace de faire disparaître des villes entières. Le personnage, Qiao, d’abord trompée, trompe les autres à son tour : elle utilise les techniques de survie qu’elle a apprises en prison pour négocier sa place à la marge de la société. La dernière partie nous ramène dans le Shanxi, où le principal personnage masculin, Bin, se met en route pour un nouveau voyage, car le jianghu lui manque, ce jianghu qui fera ressurgir son drame intérieur. C’est précisément là que Qiao a choisi de s’installer, cherchant à mener ses propres activités. Il existe un endroit que Qiao ne parvient jamais à atteindre : le Xinjiang, dans le nord-ouest de la Chine. Peut-être avons-nous tous un Xinjiang en nous, un de ces lieux où nous n’irons jamais, moins à cause de la distance que de la difficulté à commencer une vie nouvelle. Il est difficile de rompre les liens affectifs, d’oublier nos amours, nos souvenirs et nos habitudes, et cela nous cloue sur place. Ces liens agissent comme la gravité, qui nous retient au sol et nous empêche de nous envoler dans les airs. Une gravité affective qui nous maintient dans les relations sociales et nous retient d’aller librement. Notre dignité d’êtres humains apparaît dans l’issue de cette lutte pour nous échapper. J’ai aujourd’hui 48 ans ; 48 ans d’une vie faite d’expériences, que je veux utiliser pour raconter une histoire d’amour dans une Chine contemporaine qui a connu une longue et formidable transformation. J’ai l’impression d’avoir vécu une transformation identique, et de continuer à la vivre. Jia Zhang-Ke (avril 2018)
ENTRETIEN AVEC JIA ZHANG-KE
La structure des ÉTERNELS fait écho à AU-DELÀ DES MONTAGNES, mais le ton et les personnages sont très différents cette fois. Pourquoi avez-vous décidé de vous intéresser à des personnages de la pègre du jianghu ?
La mystique du jianghu joue un rôle très important dans la culture chinoise. De nombreux groupes appartenant à la pègre se sont formés dans la Chine ancienne, très ancrés dans certaines régions ou industries. Ces réseaux transcendaient les relations familiales et les clans locaux, apportaient un soutien et un mode de vie aux personnes les plus démunies. Le symbole spirituel le plus connu de la culture du jianghu est Lord Guan. Il représente la loyauté et la rectitude, valeurs fondamentales du jianghu. Vous en voyez un exemple dans la scène d’ouverture du film : le personnage de Jia refuse de reconnaître sa dette envers quelqu’un, et Bin lui fait avouer la vérité devant la statue de Lord Guan, leur totem spirituel.
Après la victoire communiste de 1949, les groupes de la pègre chinoise ont disparu petit à petit. Les personnages des ÉTERNELS ne font pas partie des gangs au sens ancien du terme. Ils se sont créés après la politique « de réforme et d’ouverture » de la fin des années 1970 et ont hérité de la violence des années de la révolution culturelle. Ils ont tiré leur morale et leurs règles des films de gangster hongkongais des années 1980. Ils ont tissé de nouvelles formes de relations comme façon de survivre et de s’aider les uns les autres dans un climat de changements drastiques qui avaient alors lieu en Chine.
Le jianghu est un monde d’aventures et d’émotions qui n’existe nulle part ailleurs. Je me suis toujours intéressé aux histoires d’amour du jianghu, où les amants ne craignent ni l’amour ni la mort. L’histoire de ce film se déploie entre 2001 et 2018, dans des années d’immense agitation sociale. Les valeurs traditionnelles des habitants et leur mode de vie ont changé du tout au tout au cours de ces années. Pourtant, le jianghu reste attaché à ses propres valeurs et codes de conduite, et fonctionne de façon indépendante. Cela peut paraître paradoxal mais je trouve cette situation fascinante. Qiao et Bin ne sont pas mariés. Je pense que c’est leur destin, mais c’est aussi un symbole de leur caractère rebelle.
Vous êtes-vous appuyé sur des faits concrets, comme vous l’aviez fait pour A TOUCH OF SIN, ou s’agit-il entièrement de fiction ?
C’est de la fiction mais qui s’inspire de toutes sortes de rumeurs du jianghu. Certains détails m’ont été apportés par des amis.
Dans la première partie, vous avez utilisé des images que vous aviez tournées il y a presque vingt ans. Ces images ont-elles été le point de départ du projet ?
J’ai acheté ma première caméra vidéo en 2001. Je l’ai prise avec moi à Datong dans la province du Shanxi à ce moment-là, et j’ai tourné des heures, de façon complètement aléatoire. Je filmais les ouvriers dans les usines, aux arrêts de bus, dans les bus, dans les salles de danse, dans les saunas, les karaokés, toutes sortes de lieux. J’ai filmé ainsi jusqu’en 2006, l’année où j’ai réalisé STILL LIFE.
Récemment, quand je me suis replongé dans ces images, je me suis rendu compte qu’elles m’étaient de plus en plus étrangères. J’avais toujours pensé que les changements dans la société chinoise se faisaient petit à petit, qu’ils n’arrivaient pas du jour au lendemain. En regardant ces images passées, j’ai été très surpris de constater combien les choses avaient changé rapidement. C’est seulement lorsque je regarde ces vidéos que je me rappelle à quoi ressemblait la ville à cette époque.
Avant d’écrire le scénario des ÉTERNELS, j’ai fait un documentaire de dix minutes à partir de ces images, ce qui a ravivé beaucoup de souvenirs en moi. LES ÉTERNELS commence par une scène tournée dans un bus. Je voulais commencer par cette scène parce que les voyages jouent un rôle important dans la mythologie du jianghu. Les récits des légendes du jianghu soulignent toujours le caractère aventureux de ceux qui errent. Les visages qu’on voit dans le bus me rappellent une maxime philosophique : « S’il y a des gens, le jianghu existe. » Le mot « jianghu »signifie littéralement « rivières et lacs », mais dans la philosophie chinoise, le terme désigne des « gens différents ». Les personnages du film ont rencontré plus de personnes que la plupart d’entre nous. Il fallait donc que le film commence par une image de groupe.
Vous êtes retourné aux Trois Gorges pour la partie centrale du film. C’est une région qui représente à la fois le progrès, le développement chinois ainsi que la disparition des vieilles communautés et des traditions. Qu’est-ce qui continue de vous attirer là-bas ?
Oui, c’est devenu un lieu important dans mes films, à la fois parce que cette région illustre les changements radicaux de la Chine moderne, et parce que le paysage reste plus ou moins inchangé. Le paysage ressemble toujours à de la peinture chinoise traditionnelle.
La région des Trois Gorges se trouve sur le fleuve Yangtze (en chinois, le « Changjiang »), où chaque canton possède son propre port sur le fleuve. Un nombre incalculable de bateaux déverse des foules de gens tous les jours, et en ramène autant. Il y a un mouvement incessant et une impression de chaos. Le projet de barrage dans la région a forcé beaucoup de personnes à partir. D’un côté, il s’agit d’un gigantesque projet ; de l’autre, des familles et des liens ont été brisés. L’histoire de ce film commence à Datong, dans la province du Shanxi, dans un nord froid et aride, puis se déplace dans les Trois Gorges, dans un sud-ouest chaud et humide. Les différences radicales de paysage ont ouvert un vaste espace pour le film. Qiao se lance dans un long voyage d’exil, du Shanxi jusqu’au Xinjiang dans le lointain nord-ouest, où elle rêve d’une vie nouvelle. Elle parcourt plus de 7 700 km dans le pays au cours de cette histoire.
Les populations qui vivent dans la région des Trois Gorges parlent toutes des dialectes distincts, et je voulais justement parler également de la diversité linguistique dans mon film. Dans la première partie, on entend le dialecte du Shanxi, et dans la partie centrale, c’est le dialecte deChongqing, plus aigu.
Vous montriez un monument qui décolle comme une fusée dans STILL LIFE. Vous intéressez-vous particulièrement aux ovnis ?
Dans ce film, le personnage qui vient de Karamay et qui veut créer du tourisme autour des ovnis est l’un des personnages les plus fascinants. Ces dernières années, j’ai passé beaucoup de temps dans ma ville natale, à Fenyang dans la province du Shanxi. Je vis dans un village de la région. À la nuit tombée, il y a toujours des millions d’étoiles dans le ciel et la lune semble particulièrement brillante. Le ciel la nuit me fait penser à l’espace et aux autres planètes. Je me suis surpris à me poser des questions sur les extraterrestres. La plupart du temps, ce n’est que fantasme mais ça vous pousse à réfléchir à la vie humaine sur Terre d’un point de vue nouveau et global.
D’une certaine façon, le personnage des ovnis dans le film parle en notre nom à tous lorsqu’il ressasse ses théories sur les visiteurs de l’espace. Ce qu’il exprime, indirectement, c’est la solitude de l’espèce humaine dans ce vaste univers. Peut-être révèle-t-il l’essence de notre existence.
Vous êtes l’un des cinéastes chinois les plus cinéphiles, et je me demandais si vous aviez des films de jianghu en tête quand vous avez fait ce film ?
La plupart des classiques du jianghu dans le cinéma de Hong Kong, de Zhang Che à John Woo en passant par Johnnie To, comptent parmi mes films préférés. Quand j’étais au collège, j’en ai beaucoup vus, partout où on pouvait voir des vidéos importées. Dans LES ÉTERNELS, j’ai utilisé la bande son du film THE KILLER de John Woo, lors de la scène du karaoké et de la fusillade dans la rue. Et j’ai aussi utilisé la chanson de Sally Yeh, Qianzui Yisheng (« Îvre pour la vie ») dans un grand nombre de mes films. Pour moi, elle a saisi la voix de l’amour du jianghu. Il y a aussi un court extrait du film de Taylor Wong, TRAGIC HERO, dans mon film.
Vous avez travaillé avec un nouveau directeur de la photographie cette fois-ci (Eric Gautier, connu pour son travail avec Olivier Assayas, Walter Salles et Leos Carax, entre autres). L’expérience a-t-elle été très différente de votre travail habituel avec votre directeur de la photographie habituel, Yu Lik-wai ?
Je travaille avec Yu Lik-wai depuis mon premier film XIA WU (PICKPOCKET), mais quand je suis entré en pré-production pour LES ÉTERNELS, il préparait un film qu’il voulait réaliser lui-même et il n’avait pas le temps de travailler sur ce projet. Nous avons tous les deux pensé en même temps à Eric Gautier pour le remplacer. Yu parle très bien français, il a donc contacté Eric de ma part et l’a invité à venir en Chine pour travailler sur le film. Ma première rencontre avec Eric s’est passée à Pékin. Il était en train de travailler avec Olivier Assayas à l’époque. J’avais déjà été impressionné par son talent dans les films d’Assayas et de Walter Salles. Ça a donc été un grand honneur de pouvoir travailler avec lui. La première difficulté à laquelle Eric a dû faire face a été le problème de la langue, mais il n’a cessé de me surprendre sur le tournage par sa connaissance parfaite du scénario. Il connaissait toutes les répliques des acteurs par cœur. Même quand un acteur improvisait et sortait du scénario, il le comprenait immédiatement. Donc finalement, la langue n’a pas été un problème. Nous avons été d’accord systématiquement sur les personnages et les lieux du film. Après quelques jours de tournage, j’ai changé le planning des scènes mais ça ne l’a pas dérouté, il m’a suivi. Je suis ravi d’avoir trouvé un autre directeur de la photographie qui me soutienne dans le travail de l’image.
Eric a très bien accueilli le matériau que j’avais tourné avec ma vieille caméra DV. Nous avons décidé d’utiliser cinq caméras pour le film, pour que les différentes textures d’images aident au déploiement du récit au fil du temps qui passe. Nous avons utilisé les rushes en DV pour les premières scènes, puis plus tard, de la beta numérique et du HD. Nous avons tourné en pellicule pour la partie dans les Trois Gorges. Et pour la dernière partie, nous avons essayé la caméra Red Weapon. Eric a réussi à harmoniser toutes ces sources et la texture des images a permis de faire renaître des souvenirs du passé.
Quatre réalisateurs très connus apparaissent au casting de votre film :Diao Yi’nan, Zhang Yibai, Xu Zheng et Feng Xiaogang. Pourquoi avoir choisi des réalisateurs ?
Oui, je les ai invités tous les quatre à jouer des seconds rôles ou à faire une apparition. Ils avaient tous participé à des films d’autres réalisateurs auparavant ; ils ont tous une vraie technique de jeu. Nous ne faisons pas le même genre de films, mais ce tournage nous a rapprochés car nous étions tous les cinq confrontés à des questions de cinéma, et nous nous sommes soutenus moralement tout au long de l’aventure. Comme des frères dans le jianghu .J’ai toujours pensé que la carrière de cinéaste était risquée. Le titre chinois de ce film, Jianghu Ernü, signifie « Fils et filles de jianghu » et d’une certaine façon, il parle de nous tous qui faisons des films. Questions de Tony Rayns (avril 2018)

ENTRETIEN AVEC ZHAO TAO
Vous avez incarné une grande variété de personnages pour Jia Zhang-Ke, mais vous n’aviez jamais abordé de rôle comme celui de Qiao. Quelles ont été les difficultés pour interpréter ce personnage du jianghu ?
En Chine, les personnages du jianghu vivent une vie secrète et c’est particulièrement le cas pour les femmes, qui apparaissent encore plus mystérieuses et difficiles à aborder. J’ai donc essayé d’en savoir davantage en faisant des recherches sur certaines femmes du jianghu très connues. LES ÉTERNELS commence en 2001 et s’étend jusqu’en 2018, mais au lieu de m’arrêter aux changements liés au temps, j’ai surtout voulu comprendre ce qui rend les femmes plus résistantes dans ce monde très masculin.
Le personnage de Qiao me rappelle cette célèbre femme du jianghu,She Aizhen, qui a connu ses heures de gloire dans les années 1930 et1940. Elle a commencé à travailler dans un casino, puis elle a épousé Wu Sibao, figure majeure de la pègre de Shanghai. Ils ont collaboré avec les Japonais pendant la Seconde Guerre mondiale. Elle a été connue pour son implication dans une fusillade de rue. Après la mort de son mari, elle a épousé l’écrivain Hu Lancheng en secondes noces. Elle a été arrêtée plus tard pour trahison, envoyée au Japon par bateau, où elle a tenu un bar pour survivre. Elle a tout vécu : l’amour, les rivalités entre gangsters, la guerre, la prison et les années de fuite. On dit qu’à la fin de sa vie, elle a passé commande d’un rouleau, sur lequel était calligraphié un dicton de quatre mots, qu’elle a accroché dans son salon : on y lisait« Ting Tian You Ming » (« Que le destin suive son cours »).
J’étais fascinée par cette anecdote, qui semblait révéler son monde intérieur le plus profond. Plus que les autres femmes du jianghu sur lesquelles j’avais fait des recherches, elle représentait la complexité de la position des femmes dans cet univers. Pendant tout le tournage du film, j’avais ce dicton en fond d’écran.
Au début, j’ai essayé de jouer Qiao en appliquant ce qu’on peut appeler« la logique du jianghu », qui est tout simplement la foi dans la morale chinoise traditionnelle du jianghu, et d’en faire le principe directeur de toutes ses actions. Mais plus tard, j’ai pensé qu’il était plus important de montrer sa « logique féminine ». J’ai suivi le mouvement du film : j’ai commencé avec l’idée en tête de jouer une femme du jianghu, et puis j’ai terminé en jouant l’histoire d’une femme.
Qiao est une dure dès le début du film, mais ses expériences de vie l’endurcissent encore davantage. Dans la dernière partie du film, elle fait très clairement payer à Guo Bin le fait qu’il l’a abandonnée.Que pensez-vous de l’hypothèse selon laquelle son histoire avec Bin pourrait durer ?
Au cours de leur histoire, Bin détruit le monde émotionnel de Qiao. C’est ce qu’elle lui dit dans la dernière partie du film, lorsqu’ils sont au stade : elle n’a plus de sentiments pour lui. Seule la « rectitude » demeure, la morale du jianghu. De mon point de vue, elle l’accepte par pure humanité, avec cette même dignité qui lui interdit de lui tenir la main dans la voiture. D’une certaine façon, c’est ce que contient le titre anglais du film : la cendre peut continuer de brûler mais il se peut aussi qu’elle ait refroidi.
L’apparence de Qiao (les costumes, le maquillage, etc.) vous a-t-elle aidée à trouver le personnage ?
Avant le tournage, Jia Zhang-Ke m’avait dit que la Qiao que l’on voit à Datong dans la première partie du film ressemblait à mon personnage dans PLAISIRS INCONNUS (2002), et que la Qiao de la partie centrale, dans les Trois Gorges, aurait des points communs avec mon personnage dans STILL LIFE (2006). J’ai beaucoup aimé cette idée : puisque j’allais porter le même genre de vêtements et que j’aurais la même coiffure, il me serait plus facile de me replonger dans mon état d’esprit d’alors. Comme je devais marcher le long du fleuve Yangtze en plein cœur de l’été, j’ai même suggéré au réalisateur de me promener avec une bouteille d’eau, comme le faisait le personnage de STILL LIFE. Notre maquilleur français a été d’une grande aide, parce qu’il fallait que j’aie l’air d’une jeune femme de vingt ans dans la première partie de l’histoire.
Avez-vous déjà tiré un coup de feu dans la vie réelle ?
Non, jamais ! C’était la première fois dans la scène de la fusillade. En entendant le bruit du coup de feu qui résonnait dans la rue, je me suis dit que la jeunesse de Qiao avait disparu.
Questions de Tony Rayns (avril 2018).
ENTRETIEN AVEC LIAO FAN
Votre première expérience de travail avec Jia Zhang-Ke a-t-elle été très différente de vos expériences avec d’autres réalisateurs ? Y a-t-il eu des surprises ?
Je me rappelle du tournage de la scène à Datong, où Guo Bin quitte l’appartement de Qiao et marche vers l’inconnu. C’est la dernière fois que l’on voit Bin dans le film. J’étais arrivé un peu en retard sur le plateau ce jour-là, et il m’a fallu un moment pour trouver Jia Zhang-Ke. Il était assis dans un coin et fumait un cigare. Je me suis approché et je me suis rendu compte, avec surprise, que des larmes coulaient sur ses joues. J’ai essayé de plaisanter pour détendre l’atmosphère : « Je suis désolé d’être en retard, mais pas la peine de le prendre comme ça ! Ça me stresse tout d’un coup ! » Il est resté silencieux pendant un moment, puis il m’a dit : « Ça n’a rien à voir avec toi. Simplement cette scène me rappelle la première fois que j’ai fugué de chez mes parents quand j’étais plus jeune. Je me sens un peu triste. » Curieusement, à ce moment-là, j’ai senti cette tristesse et ce sentiment de solitude m’envahir à mon tour. Comme nous étions dans cet état d’esprit, nous avons rapidement bouclé la journée. C’est l’une des rares fois où notre réalisateur a manifesté ses émotions pendant le tournage. Dans la vie, Jia Zhang-Ke se comporte plutôt comme un professeur, doux, qui s’exprime clairement. Il écrit simplement mais de façon vivante. Il décrit exceptionnellement bien les situations de la vie quotidienne. Ses personnages expriment assez naturellement ce qu’il ressent, simplement à travers la façon dont ils se comportent dans la vie de tous les jours. À l’image, c’est très convaincant. Mais il est encore différent sur le plateau. Il est très présent, très audacieux, et il sent instinctivement les scènes qu’il veut construire. Le plaisir qu’il retire de la réalisation est communicatif et atteint l’équipe entière. Tout le monde le ressent.
J’imagine qu’il existe beaucoup de Guo Bin dans la vie réelle en Chine. Aviez-vous des modèles en tête lorsque vous avez travaillé le rôle ?
Je connais beaucoup de personnes autour de moi qui ont vécu des histoires comme celle de Guo Bin. Mon frère et ses compagnons, lorsqu’ils sont partis dans le sud, dans la province du Guangdong dans les années 1990, pour faire des affaires. Ou mon meilleur ami de jeunesse, qui n’a jamais quitté notre ville natale et qui n’a jamais accompli aucun de ses rêves. Ou le caïd légendaire, qui avait tout, et qui a soudainement disparu. Ou le jeune homme que j’ai interviewé un jour dans un hôpital, qui était en rééducation ; il commençait tout juste sa carrière quand il a eu une attaque. Toutes ces personnes renvoient à Guo Bin d’une façon ou d’une autre, et leurs expériences m’ont aidé à construire le personnage. Ce sont des gens qui n’acceptent pas leur « destin » passivement, qui mettent leur vie en danger pour résister, et qui ne se contentent pas de la vie qui semble avoir été tracée pour eux. Bien sûr, le résultat n’est pas toujours celui auquel ils s’attendaient.
Vous connaissez bien les films noirs et les personnages de films noirs, mais Guo Bin est peut-être plus en lien avec la réalité sociale actuelle que beaucoup d’entre eux. Que pensez-vous de son machisme ? Est-ce qu’il représente une figure masculine courante en Chine ?
Oui, il existe un grand nombre de Guo Bin en Chine aujourd’hui. Le statut social des femmes a grandement progressé, et je ne pense pas que son machisme soit réellement de la misogynie. Je pense que c’est surtout une réaction à la façon dont il se perçoit. À une époque de sa vie, il était un gros poisson dans une petite mare, il avait des désirs affirmés. Il a très bien compris que le statut social est lié à l’argent et au pouvoir. Mais son heure de gloire est passée trop vite. Incapable d’accepter la défaite, il se bat pour continuer. C’est ce qui est au fondement de son machisme. Vous trouverez des hommes de sa sorte partout dans le monde. Questions de Tony Rayns (avril 2018)