Marin des montagnes
jeudi 26 mars 2026 à 19 h 30
Brésil/France – 2021 – 1h 35’
Accompagné du souvenir de sa mère décédée et de sa caméra, le réalisateur Karim Aïnouz entreprend un voyage intime dans le pays natal de son père, l’Algérie, pour la première fois. Un journal filmé qui explore les thèmes de la famille, de l’amour et de la révolution, un récit à la fois personnel et politique.
Dossier de presse
La mer s’agite, un nouveau départ.
Je voyage pour toi,
Je voyage pour finir ce que tu as commencé.
Je pars aussi pour trouver enfin mon Ithaque,
Mes origines, un sens à mon existence.
Pour trouver ce que tu n’as jamais pu avoir.
La mer m’emporte, presque malgré moi..
Durant plus de 50 ans, j’ai vécu dans un entre deux, dans l’interstice, oscillant entre un sentiment indéterminé d’appartenance et de non-appartenance. Brésilien de naissance et de lignée maternelle, algérien par mon nom et par les circonstances de la vie, j’ai toujours vécu dans une zone entre ces cultures, ni ici ni là, mais en quelque sorte partout. Marin des montagnes est un carnet de voyage épistolaire dans un pays où mon père est né, mais que je n’ai jamais vu. C’est aussi une lettre d’amour à ma mère, qui m’a élevé seule, abandonnée par l’homme dont elle était tombée amoureuse avant ma naissance, sans jamais faire elle-même le voyage dont nous avons parlé tant de fois. Bien qu’elle ne soit plus là, j’ai fait ce voyage et ce film pour elle, pour moi et pour vous. La forme du film est essayiste et intuitive, créant un espace pour les pensées et les observations du public. Il tire parti de la spontanéité et de l’imprévisibilité qu’offre le documentaire, ne suivant aucun itinéraire précis, sans carte ni plan, laissant le même destin que celui qui a tiré ma caméra vers lui, d’un côté et de l’autre. En même temps, ce film jette un pont entre de multiples cultures, qui font toutes partie de moi et qui, dans une certaine mesure, me sont également étrangères. Il tend la main vers l’extérieur tout en regardant vers l’intérieur, établissant des liens qui existent depuis longtemps, même s’ils ont été longtemps occultés. À ce moment de l’histoire, où les frontières sont violemment fermées et les allégeances oubliées, j’espère que ce film nous permettra d’établir des liens et de réaliser que, par dessein ou par hasard, nous sommes tous inévitablement liés. Ma motivation est une enquête personnelle et poétique qui part d’une histoire d’amour et s’élève jusqu’aux destins entrelacés de deux sociétés – algérienne et brésilienne – qui ont un jour tenu des promesses utopiques de souveraineté, de progrès, de richesse, et qui ont finalement toutes deux trahi ces chères promesses en l’espace de quelques décennies – littéralement en l’espace de ma vie.
Le Brésil et l’Algérie n’ont pas des destins parallèles, mais leurs histoires récentes, qui mènent au moment présent, ont des motifs en résonance. Ces deux pays ont été et sont encore, de manière très similaire, des laboratoires de l’amour, de la révolution et de l’échec. Alger était autrefois connue comme la Mecque de la révolution et l’Algérie était une lueur d’espoir dans les luttes anticoloniales, tandis que les efforts anticoloniaux brésiliens sont légendaires et que les événements plus récents d’une prise de pouvoir par la droite après une période d’espoir résonnent profondément non seulement en Algérie, avec ses propres déceptions désastreuses, mais aussi dans le monde entier .Je crois que ce journal intime peut nous aider à rêver à nouveau – ici et là-bas, ou n’importe où – d’un avenir : de rage, de joie, de liberté et de justice sociale. D’autant plus que dans le contexte actuel, avec la menace grandissante que fait peser sur demain l’expansion des mouvements d’extrême droite sur la scène politique mondiale, nous avons besoin de films qui suivent un chemin différent, moins prévisible, qui nous montrent une alternative aux circonstances désastreuses d’aujourd’hui. Pour Marin des Montagnes, j’ai voulu prendre les risques que la maturité et l’expérience m’autorisent – avant tout un risque artistique en me distançant de ce que je connais, en ouvrant le projet à l’inattendu, en laissant le hasard, qui est après tout mon droit de naissance, m’amener à découvrir des choses que je n’aurais pas pu savoir au début de mon voyage. Ce film nous invite à tendre la main, à croire en l’inattendu, à nous souvenir d’avoir l’espoir et la foi en nos compatriotes qui vivent sur la planète. Peu importe la distance ou la différence que nous pensons avoir, nous sommes tous, en fait, intimement liés.
Karim Aïnouz
Entretien avec Karim Aïnouz
Si votre mère n’était pas partie, auriez-vous fait ce voyage en Algérie, le pays natal de votre père ?
Karim Aïnouz : Non, pour plusieurs raisons. D’abord, c’est un voyage qu’elle a toujours rêvé de faire et mon père ne l’a jamais invitée. C’était cher au départ et après, il y avait le visa, des considérations politiques… La chronologie a été la suivante : décennie de la guerre civile en Algérie, impossible d’y aller jusqu’en 2005. Par la suite, ce n’était pas simple pour elle de voyager : elle avait pris de l’âge et elle s’occupait de sa mère. Dans tous les cas, c’est un voyage qu’elle voulait faire avec moi. Si je l’avais fait tout seul, cela aurait été une trahison et elle ne me l’aurait jamais pardonné parce que la séparation d’avec mon père a été vraiment traumatique. Surtout pour une femme seule, vivant à Fortaleza dans les années 1960, l’un des espaces le plus conservateurs du Brésil. Par contre, si je m’étais rendu en Algérie avec elle avant, je n’aurai pas réalisé ce film. Cela aurait été un voyage, tout simplement. Mais là, c’était une espèce de réparation. C’est pour cela qu’il y avait de la matière pour que cela devienne un film.
Votre documentaire est en fait une lettre à Iracema, votre mère. Ce style épistolaire fait penser à La Vie invisible d’Eurídice Gusmão (prix Un Certain Regard en 2019). Comment expliquez-vous ce choix formel ?
L’absence de mon père est contenue dans les lettres envoyées à ma mère que je n’ai d’ailleurs jamais lues. Il y a également toutes celles écrites par ma mère à la sienne, des États-Unis [où elle se rend pour poursuivre ses études au début des années 1960]. Le cinéma est pour moi une espèce de journal intime, avec des images. Au début, c’était plutôt la photo. Comme le cinéma, c’est une façon d’écrire avec une caméra. Les lettres viennent aussi de News From Home (1977) de Chantal Akerman, que j’ai vu. Il est extraordinaire. La réalisatrice belge séjourne à New York, elle filme la ville et elle lit des lettres envoyées par sa mère.
Beaucoup de teintes, notamment le rouge, envahissent l’écran dans Marin des montagnes. Une couleur que l’on retrouve un peu dans La Vie invisible d’Eurídice Gusmão. Le rouge vous obsède-t-il ?
J’adore les couleurs. C’est comme du sang pour moi : la couleur traduit une pulsation de vie. En outre, j’ai un problème de cornée, qui est héréditaire. Aujourd’hui, il est réglé mais, à 22 ans, quand j’ai été diagnostiqué et que j’ai commencé à perdre la vue, photographier et filmer, c’était une façon de garder des archives, de graver littéralement la mémoire sur le celluloïd [matière qui servait à fabriquer les pellicules]. À l’époque, j’utilisais le Kodachrome (photo) et le Super 8 (cinéma). Leurs rouges sont très forts. Cette obsession pour la couleur remonte également, et c’est très clair dans Marin des montagnes, aux diapos que j’ai de mes parents. Les seules photos d’eux, ensemble, datent d’avant ma naissance et ce sont ces diapos. Comme vous l’avez vu dans le film, elles ont des couleurs vives. Le métissage est en moi, dans le film et dans sa forme. C’est un documentaire que j’ai fait à 54 ans. J’avais fait beaucoup de choses avant et je voulais m’amuser. J’étais très libre. J’étais également libéré de la narration. Il y a une cohérence dans la narration qui m’angoisse parfois et me rend absolument fou. C’est pour cela que j’ai fait un documentaire, plutôt un essai pour moi… À part la lettre, qui est une espèce de fil rouge narratif, tout est libre.
Ce que j’ai appris en tant que cinéaste, metteur en scène avec ce film, c’est la façon d’amener l’inconscient. Je n’avais jamais réalisé de scène de rêve, de fantaisie comme je le fais dans Marin des montagnes.
Paradoxalement, ce retour aux sources est une découverte de l’Algérie, qui vous a donné envie de fuir. Pourquoi ?
C’est un film où j’essaie d’apprendre l’Algérie, la révolution. Je fais un détour pour répondre à votre question. Ce documentaire a été tourné en 2019 et, en 2018, un monstre [Jaïr Bolsonaro], un fasciste a été élu président du Brésil. C’est vrai que le départ de ma mère m’a libéré pour faire Marin des montagnes, mais l’année où je suis allée en Algérie, il y a eu le Hirak [mouvement historique de protestation]. La grande raison d’être de film était d’en apprendre plus sur la révolution, ce mouvement d’indépendance algérien. J’avais soif d’en savoir davantage sur la grande histoire et il fallait pour cela que je rentre dans ma propre histoire, celle de l’implication de ma famille dans cette révolution. Je suis un fils de la révolution d’une certaine façon. En allant dans le village de mon père, Tagmut Azuz, je suis allée à la source de cette « histoire ». J’y ai retrouvé quelque chose de très familier, de très fort sur le plan physique. Pas au niveau psychologique parce que ce village m’est plus étranger que la France par exemple. Je me suis alors dit qu’il ne fallait pas que j’insiste pour que cet endroit devienne ma matrie parce que c’est comme si j’insistais pour que mon père devienne mon père. Mon père n’est pas mon père dans le sens où je n’ai pas partagé mon enfance avec lui. C’est la même chose avec l’Algérie. Il y avait quelque chose de très fort mais j’estimais que c’était hypocrite de dire que je m’y suis sentie comme à la maison. C’est une sensation troublante, dynamique, complexe et contradictoire, et je réponds à la question comme cela. J’ai tout simplement appris avec ce film que je peux être aussi Algérien.
Le film vous a-t-il aussi donné envie de travailler en Algérie ?
Beaucoup. En Algérie et en Afrique, un continent qui est toujours poussé dans l’invisibilité. Nous vivons une guerre dont l’une des raisons est le fait que nous n’avons pas d’images historiques, une espèce d’absence de ce qu’était la Palestine. C’est comme si elle n’existait pas, un point aveugle. L’une de mes missions dans la vie maintenant est de rendre visible certaines histoires. Cela a vraiment commencé avec Madame Satã [son premier film présenté à Cannes]. L’invisibilité [de ce transformiste] qui était un géant, m’avait déjà interpellé. Faire du cinéma, c’est la possibilité d’une réparation historique, la fin de l’invisibilisation.
Pour en revenir à l’Algérie, je suis en train de développer un projet de science-fiction sur les essais nucléaires français dans ce pays. C’est incroyable et on n’en parle pas. J’aimerais également faire une fiction sur le festival panafricain en 1969. Mai 68, c’était bien, mais ce festival… C’était la joie, la solidarité, l’avenir… Je pense également à des sujets, qui sont déjà dans Marin des montagnes, autour de la mythologie kabyle.